Amour et sexe: et si on brisait l’omerta?

Episode 1 : Face au tabou du sexe dans certaines sociétés Africaines

 

Si tu as déjà vécu ce moment où tu regardes un film avec ta famille et soudain il y a cette scène torride, et là tout le monde regarde à gauche, à droite, par terre, comme si personne ne remarquait le malaise pesant dans la pièce, alors cet article est pour toi. Que tu sois l’adulte qui cherche la télécommande pour zapper pendant 30 secondes ou le jeune qui fait semblant de ne pas voir la scène de sexe cet article est pour toi.

 

 

Non je ne serais pas enceinte adolescente !

Je ne sais pas pour vous mais je n’ai jamais parlé de sexe avec ma mère, ni aucune de mes tantes. Je suis d’origine camerounaise et dans ma culture cela fait partie des sujets considérés comme tabous. Cela dit, j’ai été éveillée à la sexualité comme la plupart je pense à partir de l’adolescence : vous savez les premiers poils de honte sous les aisselles, sur le pubis. Les premiers citrons ou clémentines comme on dit chez nous, c’est-à-dire l’apparition des seins. Enfin le bouquet final, les règles. Parce qu’on entre dans ce passage vers l’âge adulte qu’est l’adolescence, on a soi-même conscience qu’on s’éloigne peu à peu de l’enfance, car le regard de la mère change et celui des autres aussi. On devient cet hybride mi-femme mi-enfant, et là commence pour celles d’entre nous qui se transforment plus rapidement que les autres, le conflit permanent entre l’enfant que l’on est à l’intérieur et la femme que les autres voient à l’extérieur, les hommes en particulier.

Je me souviens encore adolescente, j’habitais dans l’un des quartiers pauvres de la capitale. Quand je regardais autour de moi je voyais des jeunes filles qui n’avaient même pas encore la quinzaine et qui déjà arboraient un ventre rond, le stigmate le plus visible, la preuve ultime qu’elles avaient perdu leur innocence d’enfant. J’avais l’impression que c’était une fatalité. Et j’étais obsédée par l’idée de défier le destin. Non je ne serais pas enceinte adolescente !

 

Après tout, est ce que le sexe n’est pas quelque part une démonstration d’amour ?

Quand on parle de grossesses précoces en Afrique : on entend souvent des causes liées à la prostitution des enfants, les mariages forcés et j’en passe. Ce n’est pas faux. Mais à mon sens, je pense humblement qu’on n’adresse pas la grande cause des grossesses précoces chez nous, c’est-à-dire l’amour. D’aucuns pensent encore que l’Afrique est un continent barbare dans lequel les adolescents font systématiquement des choses contre leur gré. Oui ça existe encore, mais comme partout dans le monde. Et comme partout dans le monde ce n’est pas la majorité des cas.

Quand j’étais petite, je me souviens à quel point c’était important pour ma mère que je réussisse à l’école. Elle me répétait sans cesse que je devais être une femme indépendante et que ma seule option pour y arriver était le succès scolaire. Elle m’a appris à être une bonne élève. Parallèlement j’ai appris à être une « bonne femme », sous-entendu « une bonne femme à marier ». Il faut savoir s’occuper d’un foyer avec tout ce que cela implique, faire le ménage, bien faire la cuisine, savoir élever des enfants. Certains se demandent sûrement comment on peut apprendre à élever des enfants quand on est adolescent et surtout quand on n’en a pas ? La réponse est élémentaire mon cher Watson. On s’occupe des enfants des autres, qui sont les petites sœurs ou les petits frères, nos petits cousins ou nos petites nièces. A mesure qu’on grandit, passé l’adolescence quand même, on nous chuchote qu’il faut être une bonne amante. Mais dans cette initiation à la vie d’adulte, à aucun moment on ne m’a parlé d’amour. A aucun moment on ne m’a appris à aimer. Après tout pourquoi est-ce que cela ne s’apprendrait pas ? Comme on parle d’éducation sexuelle on peut parler d’éducation à l’amour. Le sexe n’est-il pas quelque part une démonstration d’amour ?

 

Le prix que nous payons pour notre silence

Il faut être conscient que le fait de garder ce sujet tabou est ce qui pousse la jeunesse à s’auto-éduquer, c’est-à-dire à apprendre avec ceux qui comme eux ne savent rien ou pire encore à consommer de plus en plus de films pornographiques. Et c’est une véritable catastrophe ! Parlons-en maintenant !

Le désir sexuel et le fantasme sont présents en chacun de nous depuis l’origine. C’est quelque chose de naturel qu’il faut apprendre à apprivoiser. Ce que la pornographie introduit dans l’esprit c’est une certaine soif et une violence qui ne sont pas en nous depuis l’origine. Parce que nous les jeunes de la génération Android avons accès à cet apprentissage pornographique sans limites, nous apprenons que c’est normal d’avoir des rapports sexuels sans tendresse et sans sentiments aucuns, c’est normal d’avoir des relations sexuelles dans un esprit de domination selon lequel la femme ne serait qu’un objet sexuel à la simple disposition du plaisir de celui qui s’en sert voire du plaisir de ceux qui s’en servent. C’est normal de forcer une femme à avoir des rapports sexuels. Les films pornographiques disent c’est normal de violer une femme. La prostitution est légale voire recommandée et la dignité humaine peut aller se faire voir. C’est normal de ne pas se protéger parce qu’il n’y a jamais aucune conséquence dans les films pornographiques, ce qui ne n’est pas le cas dans la vraie vie. Il y a une déviance exceptionnelle dans l’acte sexuel pornographique qui nous rend totalement inhumains. Et c’est le prix que nous payons pour notre silence.

En tant que parent on fait tellement attention à ce que nos enfants consomment, en tout cas on essaye. Pas trop de sucre, plus de légumes, etc… Pourquoi ne se soucierait-on pas autant de ce qui peut pénétrer dans leur esprit ?

On ne parle pas de sexe mais paradoxalement on ne voit que ça dans les médias. Les publicités ne savent pas vendre sans ça. Regardez les publicités de voiture, de lessive, des choses les plus banales. Je ne veux même pas citer les publicités de parfums. On vit quand même dans une société où on a créé des sites internet dont on voit les pubs partout, encourager les personnes mariées à aller sexuellement voir ailleurs. Est-ce qu’on va enfin se réveiller et essayer de défendre nos esprits et ceux des plus jeunes ?

 

Comment faire l’amour sans effets secondaires ?

C’est une question légitime à se poser quand on est jeune et aussi quand on est adulte. Je suis profondément convaincue que le dialogue reste le moyen le plus efficace pour limiter les risques en termes de sexualité. Il est vrai que cet épisode se consacre spécialement au cas des grossesses chez les jeunes adolescentes mais ce n’est évidemment pas le seul effet secondaire. Il y a aussi les grossesses non désirées chez les adultes et les autres conséquences qui sont les maladies sexuelles, mais aussi les « maladies » émotionnelles qui en dérivent et qu’on développera dans d’autres épisodes.

Parce que le changement collectif n’est pas possible sans un changement individuel au préalable, il faut qu’on parle. Il faut nommer le mal pour être soigné.

Peut-être que toi, qui lis ce billet tu es un parent, une sœur, un frère peu importe. Sache que c’est ta responsabilité d’éduquer ta fille ou ton garçon, ton neveu, ta nièce. En tant qu’adulte il est important de créer un environnement de confiance, d’échange et d’écoute pour permettre à nos jeunes enfants d’avoir une compréhension effective de la notion de sexualité. Il faut initier le dialogue. Si tu ne sais pas comment aborder le sujet, tu peux par exemple suggérer à ton enfant de lire un livre sur le sujet et partir de cet échange pour converser. Personnellement j’ai fait lire à ma nièce un petit livre qui s’intitule Père inconnu de l’auteur PABE MONGO. L’histoire ne dure que 87 pages dans un format de poche mais c’est suffisant pour que le personnage principal nous raconte comment elle est tombée enceinte à l’âge de 16 ans, exactement l’âge que sa mère avait quand cette dernière est tombée enceinte d’elle. Il y a une certaine intimité et paradoxalement une grande pudeur que l’on retrouve dans ce personnage qui ne vit que dans l’obsession de trouver son géniteur, parce que les conséquences d’une grossesse précoce sont portées en fardeau autant par la mère que l’enfant. Pour ceux qui sont intéressés le lien du livre est juste en dessous.

https://livre.fnac.com/a1233737/Pabe-Mongo-Pere-inconnu

Peut-être que toi qui lis ce billet tu es un ou une jeune adolescent(e). Je ne suis pas la mère morale mais je m’adresse à toi comme je m’adresse à ma petite nièce. Chaque chose en son temps. Honnêtement quoi que tu aies envie de faire, fille comme garçon, attends au moins que ton corps ait terminé sa croissance. Même si dans ta tête tu te crois prêt(e). A toi jeune fille en particulier, si tu es amoureuse d’un garçon n’oublie pas les mots que je vais te dire. Ne l’aime jamais plus que tu ne t’aimes toi-même. Si tu n’as pas envie de faire quelque chose, ne le fais pas. Et ne le fais surtout pas par amour. Si tu ne t’aimes pas d’abord toi-même tu te feras bouffer comme les gazelles se font déchiqueter par les lions. Pourquoi je te dis ça, pour que tu saches que les seules personnes à qui tu dois prouver ton amour sont tes parents, ta famille. Et si vraiment il faut que tu fasses l’amour alors protège-toi. Protège-toi toujours. Sois le maître de ton esprit et le maître de ton corps.  

By |2018-05-22T23:05:03+01:00janvier 6th, 2018|Categories: Sexualité|Tags: , |10 Comments

10 Comments

  1. Chacha 7 janvier 2018 at 17 h 36 min - Reply

    Un billet de vérité que j’approuve à 100%!

  2. Glo 8 janvier 2018 at 0 h 15 min - Reply

    Sujet pertinent, Belle plume, tu vas droit au but, tu es pédagogue. J’adore l’article et j’ai hâte de lire les prochains.

  3. Yva 17 janvier 2018 at 15 h 07 min - Reply

    Génial ! Bien rédigé, très pertinent. Félicitations 🎊

  4. Djibril 17 janvier 2018 at 15 h 37 min - Reply

    Vraiment ravi de lire. D’autant plus que c’est un sujet assez important pour la « communauté ». Hâte du « game 2″🏀

  5. Guyzo 17 janvier 2018 at 16 h 58 min - Reply

    Tres profond et poignant vivement la suite. Félicitations pour avoir osé …

  6. Caroline VM 19 janvier 2018 at 19 h 01 min - Reply

    Chère Ruth,
    La sexualité soulève le voile de notre société malade.
    Le commun des mortels est tiraillé entre la pensée unique et le sexe. Le sexe fait vendre. L’argent et le sexe sont des vecteurs de pouvoir…
    Revenons aux vraies valeurs.
    L’amour n’est pas forcément sexuel, ou en tout cas, ce n’est pas l’essentiel.
    Comme tu le soulignes, c’est difficile pour une maman de parler de sexualité avec sa fille. Elles ne sont pas sur la même longueur d’ondes. La sexualité d’une femme mûre diffère de celle d’une fille pubère.
    Normalement, il y a des cours d’éducation sexuelle dans les écoles, les collèges et les lycées.
    Il faut distinguer les dangers de la sexualité débridée, les sentiments et les obstacles à une vraie communication.
    C’est bien d’en parler mais soyons modestes. Nous pouvons agir à petite échelle mais sommes impuissants à légiférer une société malade.

    • La Kabassa 25 janvier 2018 at 10 h 42 min - Reply

      Merci Caroline pour ton message. Si notre société est malade comme tu le dis alors nous sommes tous malades, puisqu’il n’y a pas de société sans hommes pour la former. C’est par un changement individuel que nous arriverons à faire changer le collectif et pas l’inverse. Soyons donc courageux. Ayons le courage de nos convictions et encourageons le dialogue au sein des micro-sociétés que sont les cellules familiales et sans lesquelles il n’y aurait pas de société.

  7. Noelle 20 janvier 2018 at 21 h 18 min - Reply

    Article très intéressant pour une jeune comme moi qui s identifie à la jeune fille du livre. Je compte le lire. Merci

  8. Emma Diabouga 21 mars 2018 at 9 h 56 min - Reply

    Sujet très pertinent. Tu es vraiment pédagogue. Je n’aurais pas pu mieux le dire 😉

  9. Fabiola M 27 avril 2018 at 11 h 52 min - Reply

    Merci pour cette Article, très intéressant.

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