Ce qu’il y avait avant l’esclavage des noirs

 

Episode 1 : « Le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’Histoire », Nicolas Sarkozy, Dakar, 2007

 

                                                                                                                                                                                                                      Homme de Grimaldi
                                                                                                                                                  Source: Musée d’Anthropologie Préhistorique de Monaco

 

Si les vainqueurs écrivent l’histoire, ils n’écrivent pas forcément la vérité. On va le découvrir durant les épisodes de cette série consacrée à la civilisation noire.

L’acculturation comme arme de destruction massive

On connait les armes de destruction massive: les bombes, les gaz, les virus. Notre ère numérique a aussi vu naître les armes virtuelles connues sous le nom de cyberattaque, visant la destruction des systèmes d’information, le vol des secrets d’état, etc. De toutes ces stratégies militaires pourtant, il y en a une que je n’ai pas citée et qui est extrêmement redoutable, parce qu’indécelable, parce qu’elle opère en sous-marin dans nos esprits telle une arme invisible : il s’agit de l’acculturation. En quoi cela consiste ? En clair, il s’agit de faire croire au peuple dominé, qu’il n’a rien accompli de lui-même, que tout ce qu’il possède n’est que le produit de ce que le vainqueur a initié à l’origine. Conséquence, on se soumet à la culture du vainqueur, et on renonce à la sienne [1].  Alors qu’aujourd’hui en Afrique on enseigne l’histoire du monde, en France on enseigne l’histoire de l’Occident de façon quasiment exclusive. Le seul cours que je n’ai jamais eu sur l’Afrique fut en Terminale sur la décolonisation, et le chapitre était bouclé en deux ou trois heures. Comme si mon histoire était une anecdote de l’Histoire. Avant cette année 2018 où j’ai commencé à m’instruire moi-même sur l’histoire du peuple africain, je n’avais jamais entendu parler de civilisation noire. Comme si avant la colonisation l’Afrique n’existait pas. On était où pendant la préhistoire ? Qui étaient nos dieux ? On parlait quelles langues ?

Je ne sais pas pour vous mais je me rappelle quand j’étais plus jeune, avant d’arriver en France, à quel point tout ce qui venait de Paris avait l’air extraordinaire, et tellement mieux que ce que nous possédions. Les vêtements, la nourriture, les films, la musique, les écoles, tout. On a toujours vu « le blanc » comme un dieu. Plus les femmes étaient claires de peau, autrement dit, plus leur couleur noire se rapprochait du blanc, et plus elles avaient la côte. Les longs cheveux lisses, je ne vous en parle pas. D’où le fait que beaucoup de femmes africaines se défrisent les cheveux. Je suis moi-même passée par cette étape. Tu comprends que le poison de l’acculturation est ancré au plus profond de chaque veine de ton organisme quand ton subconscient arrive à te faire croire que tu te défrises les cheveux, non pas pour l’amour des cheveux lisses, mais parce que c’est plus facile de coiffer tes cheveux crépus quand ils sont lisses. C’est dans la même lignée que les personnes qui se décapent la peau. Les femmes surtout, parce que la peau claire est encore un critère de beauté aujourd’hui dans certaines sociétés africaines.

Comprendre l’origine de certains mécanismes de pensée ou de comportement que nous croyons liés à notre personnalité ou à notre « culture » mais qui résultent en réalité d’une stratégie établie par les colons depuis la conquête de l’Afrique.

Si on néglige autant le local, c’est parce que dans notre subconscient quelqu’un a implanté l’idée que ce qui vient de l’Occident est mieux, parce qu’il n’y a rien de bon en nous, parce qu’on ne peut rien faire de bon de nous-mêmes. Nicolas Sarkozy l’a dit lui-même dans son discours à Dakar en 2007 : « le colonisateur […] a construit des ponts, des routes, des hôpitaux, des dispensaires, des écoles. Il a rendu fécondes des terres vierges […]». On peut en déduire que sans l’Occident, l’Afrique ne saurait pas comment transmettre ses savoirs, comment se soigner, elle ne pourrait même pas se nourrir. Bien sûr avec des terres « non fécondes » dans l’état de nature c’est difficile. Mais comment notre espèce a-t-elle pu survivre tout ce temps, sans ponts, sans hôpitaux, sans écoles ? Les théories au service du colonialisme sont vieilles comme le monde [1], elles prennent juste des formes subtiles au fil du temps, pour que les noirs ne s’éveillent pas à leur passé.

Au XIXe siècle c’était tout à fait normal d’expliquer « scientifiquement » que le noir était mi-homme, mi-animal. Cela justifiait qu’il soit inférieur à l’homme blanc et qu’il soit traité moins bien qu’une bête sauvage. Une théorie comme celle-là passerait mal aujourd’hui on est d’accord. Cependant il faut que les théoriciens continuent à propager leurs idées pour conserver leur mainmise sur les pays africains. On comprend mieux maintenant la portée de cette phrase qui n’est pas le fait du hasard, énoncée par une figure influente du monde : « l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire ». Il y a des personnes (noires ou pas) qui croient véritablement – à tort – que l’homme africain n’a pas eu d’impact significatif sur l’histoire du monde. Il y a ceux qui ne croient pas – à raison – à cette théorie d’asservissement psychologique, intellectuel et culturel, mais ces derniers ne savent pas concrètement la portée de l’histoire du peuple africain. Personnellement c’est mon cas. Mais nous devons sortir de l’ignorance parce que l’arme de défense contre l’acculturation est notre esprit critique. Comme une graine que l’on plante dans la terre, il faut cultiver ce germe en soi et le nourrir sans arrêt de connaissances.

La mémoire de l’histoire est notre liberté, notre avenir et notre salut.

Aujourd’hui encore, on observe des tentatives pour borner nos esprits. Ces tentatives se heurtent maintenant à un mur, comme en témoigne la publicité raciste d’H&M mettant en avant un petit garçon noir portant un sweat à capuche avec le message « coolest monkey in the jungle », c’est-à-dire le singe le plus cool de la jungle. En tant que petit garçon noir, le mieux qu’on puisse aspirer à être dans la jungle d’après H&M c’est le singe, caricature à laquelle les noirs sont assimilés depuis l’histoire du colonialisme. Pourquoi pas un message comme le lion le plus puissant de la jungle ? Trop valorisant je suppose. On vit dans un siècle où un nouveau scandale en chasse un autre. On aura oublié d’ici peu cette insulte en plein visage et on parlera probablement d’une autre insulte. Mais quand tu voudras acheter un t-shirt à moins de 10 euros ou vendre ton âme pour -80% de rabais, souviens-toi de cette publicité. Souviens-toi que l’on est ce que l’on consomme, que ce soit dans l’alimentation, dans nos lectures, dans ce qu’on regarde à la télé, les personnes que l’on inclue dans notre cercle mais on est aussi ce que l’on porte, dans ses vêtements comme dans ses convictions.

Il est donc nécessaire pour le peuple noir de connaitre son histoire, qu’elle soit sombre ou glorieuse. Dans la mesure où tes origines expliquent en grande partie ton comportement, comment peux-tu te connaître, si tu ne sais pas d’où tu viens ? Il s’agit aussi d’établir une certaine justice et de rétablir une justesse dans les faits historiques. Il est aussi nécessaire pour le monde entier de connaître l’histoire du peuple noir car en réalité c’est l’histoire de l’humanité. Sur la photographie de couverture, on peut observer les fossiles d’un adolescent et d’une femme âgée trouvés dans la grotte de Grimaldi à proximité de Menton et actuellement exposés au Musée de Monaco, d’où le titre Homme de Grimaldi. C’est le premier Homme à être apparu sur la planète il y a plus de 40 000 ans et c’est un homme noir. La science n’a pas les traces de l’existence d’un autre type d’Homme avant celui-ci. Ainsi la première population européenne est donc noire. Au bout de 20 000, l’Homme de Grimaldi va donner naissance sous les conditions extrêmement sévères de la glaciation, à l’homme blanc que l’on connait [2]. Il ne s’agit pas ici de se pavaner en disant à juste titre que l’homme noir est à l’origine du monde, mais de rassembler les hommes autour de leur histoire commune et de permettre une collaboration des uns et des autres en toute indépendance, à la lumière de la vérité historique.

Je vois déjà certains dire mais le problème des africains aujourd’hui ce n’est pas la culture. Je les vois dire mais l’Afrique a des problèmes plus urgents, l’Afrique doit galoper pour rattraper son « retard », etc. A ceux-là je dis que l’indépendance de l’Afrique, la vraie, passera nécessairement par une lutte pour la reconquête de son passé avant l’arrivée des occupants impérialistes [1]. Il faut savoir que lorsque l’on parle de « retard », c’est toujours par rapport à une référence. Quand tu vas voir un médecin parce que tu es malade, avant de te donner un traitement adapté, il essaie de comprendre l’origine de ton mal, il fait des analyses avant de te soigner. Il s’assure que tu n‘es pas allergique à certains produits ou qu’il n’y a pas des cas avérés de telle ou telle maladie dans ta famille. Simplement parce que pour deux cas de maladie à priori similaire un traitement identique peut guérir ou tuer, car les personnes ont des réactions différentes. C’est le même principe à appliquer aux problèmes de l’Afrique.

Je dirais déjà qu’il n’y a pas de retard quelconque en Afrique parce que nous n’avons pas de référence. Le modèle occidental n’est pas le nôtre. Quel est donc le modèle africain ? Je répondrai par la question suivante : comment faire émerger un modèle africain si l’on ne connait pas l’histoire de l’Afrique, si l’on ne comprend pas l’origine et la complexité de la monnaie qui porte encore le sceau du colon « Franc des colonies Françaises d’Afrique » ou FCFA. Oui, la connaissance de notre passé a des conséquences majeures sur l’Occident [1], nous le traiterons par la suite. C’est la raison pour laquelle tout est fait pour détourner l’Africain de son véritable problème. Récemment encore un président français a dit que le problème de l’Afrique était sa démographie. Lors de ma cérémonie de remise de diplôme l’année dernière, je me souviens de la phrase d’un professeur qui citait Michaël Halimi : « On a vu des entreprises se monter sans argent, mais on n’en a jamais vu se monter sans hommes ». C’est l’homme la matière première. Si nous avons beaucoup d’hommes, nous avons donc un capital énorme.

On ne changera pas l’histoire. Mais la connaissance de ton passé te permet de comprendre ton présent et d’orienter ton futur en conséquence. La mémoire de l’histoire est notre liberté, notre avenir et notre salut.

Je t’encourage vivement si tu le peux, à lire l’ouvrage Nations Nègres et Cultures de l’historien et anthropologue Cheick Anta Diop. Pour nourrir et élever ton esprit critique, c’est un engrais qui foisonne de nutriments d’une qualité exceptionnelle. Tu peux l’acheter en cliquant sur le lien ci-dessous.

http://www.presenceafricaine.com/livres-histoire-politique-afrique-caraibes/634-nations-negres-et-culture-2708706888.html?search_query=nations+negres&results=3

Dans les épisodes suivants on va faire un petit voyage dans le temps. Si tu veux bien m’accompagner je t’invite à visiter avec moi l’Égypte Antique, la vraie, celle que je n’ai jamais vue dans les films sur les pharaons puisque tous les personnages étaient toujours blancs, contrairement à la réalité.

 

[1] Nations Nègres et Cultures, Cheick Anta Diop

[2] Conférence de Cheick Anta Diop à Niamey, 1984

By |2018-02-11T00:02:45+01:00janvier 25th, 2018|Categories: Histoire|Tags: , |7 Comments

7 Comments

  1. Charlène Mercier 28 janvier 2018 at 18 h 47 min - Reply

    Très bon article, on attend l’épisode 2 telle une série digne de game of thrones (rires). Blague à part, tu souleves un sujet sensible qui mérite d’être connus et clarifié pour tous. Nous l’avons bien compris, les médias ne le fera pas pour nous ! Il est temps de comprendre l’Afrique telle qu’elle est, son existence dans le temps et dans l’espace, sans la comparer à l’occident, cela ne peut être que bénéfique pour ces perspectives d’avenir.

    • Mâa'Biê 29 janvier 2018 at 2 h 00 min - Reply

      Article très intéressant, important & utile. Tu es une voix qui nous réveille dans ce monde dirigé qui essaye de nous endormir de plus en plus, depuis déjà trop longtemps. Je suis d’accord avec toi Charlène, il faut vraiment avoir l’œil très critique sur ces médias qui ont déjà leur propre agenda. Contrecarrer cela passe uniquement par la connaissance de notre histoire, notre culture et en être fier pour ne pas se laisser influencer par les manipulations grossières ou subtiles de ces médias. Vraiment, vivement l’épisode 2 la Kabassa, nous sommes impatientes de te lire à nouveau sur ce sujet qui porte à davantage connaître nos racines, se rappeler de notre identité, la gardant toujours en perspective dans l’orientation de nos choix pour le futur.

  2. Caroline Vm 29 janvier 2018 at 19 h 53 min - Reply

    Plaidoyer passionnant. Chapitre supplémentaire dans ce que je considère comme une saga de notre société malade.
    L’acculturation, pour moi sud-américaine, c’est le néocolonialisme yankee. C’est le lavage de cerveau. C’est les jeans, la musique disco. Quand j’étais adolescente à Buenos Aires, dans les années 70, j’ai aussi connu l’obsession des cheveux lisses (la « toca »).
    Mais, pour l’Afrique c’est plus grave parce qu’il y a eu une tentative d’asservissement d’une race par une autre.
    Le principe c’est la pensée unique, le capitalisme. On crée la prospérité économique d’une toute petite minorité sur le dos de l’immense majorité.
    La richesse culturelle de l’Afrique est précieuse mais plus difficile à appréhender car elle réside beaucoup dans la tradition orale.
    Tu parles de retard technologique mais jusqu’où ira-t-on ? C’est l’échelle de nos valeurs, notre jugement et aussi l’éloge de la différence qui sont à reconsidérer.
    A Buenos-Aires, dans les bidons-villes, il n’y avait pas de quoi manger mais tout un chacun avait la télé.

  3. Noelle 10 février 2018 at 11 h 01 min - Reply

    C’est vrai qu’il est important de connaître son histoire. Ton article est très bien et nous pousse à nous poser des questions et à réfléchir, comprendre notre présent.
    Je ne comprend juste pas un passage où tu parles de defrisage même si je comprends l idée. Mais une personne qui se défrise les cheveux pour le les coiffer ne veut pas dire qu’il veut ressembler au blanc. C’est une question de facilité. Moi par exemple j’ai des cheveux hyper dur depuis ma naissance et je les défrise pour être plus rapide le matin avant d aller à l école et pour avoir mal. Pourtant j adore les cheveux crépus, les afro etc… cela veut il dire que je veux avoir la chevelure d’un blanc? Je ne pense pas. Dans ce cas on devrait arrêter de se lisser les cheveux etc… pour moi ce sont des coupes comme une autre. Une femme noire qui porte une perruque lundi est complexée par ses cheveux mais mardi quand elle switch pour mettre la perruque afro la elle revendique fièrement ses origines? Comme nous sommes noirs nous devons seulement avoir les cheveux crépus, si c’est des perruques mettre des perruques afro, faire des tresses?

    • La Kabassa 13 février 2018 at 10 h 58 min - Reply

      Bonjour Noëlle, d’abord merci pour ton commentaire. Tu soulèves là une question qui mérite un article en réponse. Je m’engage d’ailleurs là-dessus aussitôt que j’aurai fini avec cette entrée en matière sur la civilisation noire. Cela dit je veux quand même clarifier certaines choses. Quand je parle de défrisage et d’acculturation, je ne dis pas que les personnes qui se défrisent les cheveux veulent avoir des cheveux de « blanc » même si beaucoup de personnes le font dans cet espoir vain. Ce que je dis en revanche, c’est que comme toi, je me suis défrisée les cheveux par souci de « facilité » tout en adorant les cheveux afro, tout en ayant conscience que le défrisage a des conséquences néfastes sur les cheveux. Mais c’est justement le fait de se défriser les cheveux par ce que « c’est plus facile » qui montre à quel point on ne sait rien du cheveu crépu et à quel point on est acculturé. Promis je te ferai une démonstration dans un futur article exclusivement dédié pour que tu saisisses vraiment ce que je veux dire. On ne juge pas un Homme à la texture de ses cheveux ou à la texture de sa perruque. Je suis absolument contre les boites dans lesquelles chacun devrait se forcer à entrer en tant que « x » ou en tant que « y ». Je suis pour la liberté. Je le répète encore et encore, si tu ne connais pas ton histoire, si tu ne comprends pas tes cheveux crépus, ta peau noire, tes lèvres charnues, la disposition de tes os, en bref tout ce qui te caractérise en tant que noir(e) justement, aucun de tes choix ne peut être libre. Etre libre c’est choisir en connaissance de cause.

  4. Louis 22 février 2018 at 19 h 19 min - Reply

    La dernière fois que j’ai croisé une sénégalaise que je trouvais très belle, je lui dis : « Tu es belle comme une princesse égyptienne! »
    De formation plutôt technique, je ne m’appuyais sur rien d’objectif. Intuition ?
    Vos articles nourrissent mes plaidoiries au fond de mon petit village de Casamance. Il me reste un travail d’adaptation qui prétendra rendre accessible ces réalités aux jeunes qui n’ont pas fait les bancs.
    J’espère vivement que LA KABASSA aura une longue vie.

    Merci encore.

  5. LAMINE 23 décembre 2018 at 12 h 38 min - Reply

    TRES BON EXPOSE A ENSEIGNER DANS NOS ECOLES AFRICAINES ET DANS TOUTES NOS LANGUES AFRICAINES. FELICITATIONS FELICITATIONS …….QUE L AFRIQUE SE REVEILLE ET VIVE L AFRIQUE.

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