En réponse à Mariama Bâ

//En réponse à Mariama Bâ

En réponse à Mariama Bâ, pour sa si longue lettre

Mariama,

J’ai lu ton livre. En guise de réponse, j’ouvre à mon tour ce cahier.

Etre une femme est une affaire bien difficile. L’aube brandit à son éclosion l’apogée de notre beauté. Le sein au garde-à-vous sur la poitrine, le téton pointu, sensuel, au sommet de son rayonnement. La taille fine, les jambes fuselées, le vagin royal, triomphant dans toute sa majesté. Puis vient le crépuscule. Le bateau de la volupté tourne maintenant à bâbord toute. Seul reste le souvenir de ce qui jadis fût. Cela dit, la chute effrénée du temps n’emporte pas que les femmes. Heureusement. Les hommes aussi sont pris dans ce vortex fatal. Tous finissent par tomber sous l’impact de ses balles : les plis sur la peau, le poids, les maladies, et tout ce qui nous enferme dans la boite à vieux. Tous égaux donc face au Grand Maître. Pourtant, un certain sexe est plus égal que l’autre. Il règne une profonde injustice dans le regard de l’autre, l’autre sexe. Si son corps virile n’est plus ce qu’il a été, mon regard de femme a cristallisé cet amour, et tout ce que je vois c’est que la tendresse a remplacé la fougue. Lui ? Il me regarde comme les décombres d’une ancienne cité glorieuse. Il veut vivre mon aube indéfiniment. Mais pour cela il faut les faire défiler… les aubes…

Ah Mariama, le phénomène n’a fait que s’empirer depuis ton époque. La société nous oppresse, elle nous bourre le gosier d’images et de toutes sortes de produits à la con. Au nom de la jeunesse éternelle, parce que nous le valons bien disent-ils. Parce que toutes les femmes connaissent la fin de leur film, et ce dès le début. Nous sommes prévenues par les anciennes. Elles parlent de leur gloire au passé. Elles nous rappellent sans cesse notre jeunesse, nous, les filles de l’aube. Elles ont à maintes fois prévenu que nous finirions comme elles. Nous sentons le malaise. Nous sentons que nous sommes les nouvelles cibles. Les hommes nous veulent vives, les femmes nous veulent mortes. Le scénario de la vieillesse est un CD qui tourne en boucle dans notre inconscient très conscient. Ah qu’on nous abuse ! Nous voilà qui achetons des soutiens-gorge qui font croire que nos seins sont rebondis, des ceintures qui font croire que nous avons la silhouette parfaite, des culottes qui font croire que nous avons des fesses galbées… Bienvenue dans faire-croire-land. Crème anti-âge, botox, chirurgie esthétique, maquillage à outrance, filtres Instagram… Miroir mon beau miroir, dis-moi qui est la plus belle ?

Comme les microbes deviennent plus résistants dans leur mutation, la domination de la femme prend une forme tellement plus insidieuse, tellement plus pernicieuse. Nous nous croyons libres dans un monde qui nous prépare à accepter d’être des objets sexuels. Pire, à promouvoir nous-mêmes cette propagande ; au nom de la modernité. Tu parles ! Pour résister nous devons en permanence nous interroger sur nos habitudes. Garder à l’esprit qu’on investit partout des millions de devises pour contrôler nos comportements d’achat et donc notre pensée. Des experts travaillent tous les jours à nous faire croire que nous ne sommes jamais comme nous devrions être. Pas assez belle, pas assez mince, pas assez souriante, pas assez intelligente, trop musclée, trop sexy, trop rebelle, trop ceci, pas assez cela. Il ne faut pas seulement le dire, il faut le crier, en permanence : MERDE ! Aujourd’hui j’appartiens à la caste éphémère des filles de l’aube. Toi qui caresses langoureusement mon sein nu et ferme, apprécie simplement ce moment. Non, ne t’extasies pas de mon ventre plat. Vraiment, tu en fais trop à propos de mes petites fesses rondes. Apprécie mon corps comme on apprécie un instant fugace. Apprécie-moi nue, depuis mon crâne rasé jusqu’à mon orteil et transporte ta passion à la seule direction de mon âme.

Ah Mariama, j’ai écouté des hommes parler de ton livre. Ils disent que tu ne dénonces pas la polygamie, que tu ne fais que la décrire. Ils disent que l’islam autorise la polygamie jusqu’à quatre femmes. Si ce n’est pas la religion qui « autorise » la polygamie, ce sont les coutumes. On nous dit que c’est dans la tradition africaine. Si ce n’est pas la tradition africaine c’est une certaine supériorité qui donnerait à l’homme la capacité d’avoir plusieurs femmes quand la femme serait incapable de gérer plusieurs hommes. Quelqu’un de très intelligent m’a dit un jour que, pour marcher, c’est à dire mettre un pied devant l’autre, il faut être en déséquilibre. On l’observe bien chez l’enfant qui apprend à marcher. Chaque pas est un risque de tomber, mais s’il ne prend pas ce risque, il reste juste debout ou assis, incapable de suivre le mouvement de sa mère dans l’espace. Comme la marche, la progression de la pensée nécessite une instabilité dans la continuité que nous héritons de ceux qui nous ont précédés. Ce déséquilibre de la pensée naît du questionnement, de la stabilité du questionnement. En ce qui concerne l’Islam et tous les textes religieux d’ailleurs, toute lecture au premier degré, et dans l’ignorance du contexte historique et social qui a produit le livre, devrait être bannie. Le prophète était un chef de guerre. Ses mariages, des alliances militaires. Quand aux sourates qui « autorisent » l’homme à pouvoir prendre quatre épouses, elles l’autorisent aussi à être juste envers ces femmes. C’est donc à la femme de statuer sur le caractère juste ou injuste de la pratique polygamique. Je repense à ce chef traditionnel de mon pays et à sa vingtaine de femmes. Quand on l’écoute, on a l’impression que c’est une obligation de chef de tribu, comme un devoir quelque part. Il nous dit aussi que la richesse d’un chef traditionnel réside dans le fait d’avoir beaucoup d’enfants. Moi je dis fumisterie et luxure, et c’est tout.

Ceux qui ont lu ton livre ont cru que tu présentais d’un côté une espèce de féministe dans le rôle d’Aissatou qui divorce à partir du moment où son mari épouse une deuxième femme, et de l’autre la femme plus traditionnelle, Ramatoulaye, qui reste malgré le mariage de son mari avec la meilleure amie de leur fille aînée. Tu as dénoncé beaucoup de choses, mais ce que tu présentes de façon absolument criarde, c’est l’amour intarissable dont est capable la femme qui aime. C’est ce qu’on appelle le don de soi, le sens du sacrifice, l’acceptation dans la douleur, l’acharnement dans la difficulté, la force et la faiblesse du cœur. Typiquement féminin. Personne n’a vu que tu faisais ici un éloge à la femme. Chaque femme doit se sentir libre d’embrasser ou de ne pas embrasser la polygamie. Je pense que de toutes les façons, les plus grands polygames de ce monde sont des monogames d’apparence. Beaucoup de femmes mariées sous le régime de la monogamie acceptent la polygamie tant qu’elle est hypocrite. Tu critiques tel chef traditionnel qui a trente femmes et une centaine d’enfants mais tu acceptes de vivre avec un homme que tu partageras toute la vie avec la multitude. La polygamie a fait sa mutation génétique, il faut donc arrêter le leurre maintenant.

De toutes les façons, mon grand-père, polygame lui-même, avait déjà compris les mystères mystiques de l’amour. Il avait l’habitude de dire que pour avoir la capacité de comprendre l’histoire de deux personnes qui s’étaient vu nues, il fallait avoir été soi-même nu avec eux…

Je sais bien que la fidélité est une chose purement artificielle. Les animaux ne se posent pas ce genre de questions. Ils n’ont pas besoin de ce contrat moral. Dans l’état de nature, l’homme est un animal et de ce fait son instinct le pousse systématiquement à la reproduction. Mais il a fait le choix de sortir de cet état de nature. Il a créé des règles pour rendre possible cette vie en groupe. Et pour cause, sans règles nous retournons tous dans la jungle et le chaos. Parce que même si la fidélité n’est pas dans la nature de l’homme, l’infidélité est une source permanente de conflits. Ça aussi c’est dans la nature humaine.

Ah Mariama, il m’arrive de ne pas comprendre mon propre sexe. Nous les filles du pays, on nous élève comme on élève des esclaves. On nous dit que le désordre sexuel masculin est dans sa nature et que c’est Dieu qui l’a voulu ainsi. On nous éduque à l’accepter comme une norme. A ne pas punir son mari mais les autres femmes de son mari. On se retrouve donc entre femmes, usées et abusées par le même homme, à se battre comme des chiffonnières pour un homme qui se gratte tranquillement les couilles. Bien-entendu, il va de soi que notre infidélité envers notre mari doit être proscrite ou cachée à tout jamais. Car l’homme ne pardonne pas, même s’il a été lui-même pardonné mille fois avant. Regarde comme c’est profond Mariama. C’est là où nous nageons. Dans les profondeurs de l’absurdité.

Que les ancêtres me gardent d’aimer un jour l’amour plus que je n’aime ma liberté. Dieu sait que c’est un combat de chaque instant, quand on appartient à la fois au sexe fort et peuple de mélanine. Que les ancêtres m’éveillent toujours à l’intelligence de la nature, à la sagesse du Temps, au bonheur, tableau composite couleur joie et couleur douleur.

J’arrête ici ma lettre, pour ne pas écrire une si longue lettre. Mais il reste encore tant à dire, à faire, à écrire.

La Kabassa

By |2019-03-17T17:46:59+02:00mars 17th, 2019|Categories: Uncategorized|Tags: |4 Comments

4 Comments

  1. Louis Beret 19 mars 2019 at 11 h 50 min - Reply

    C’est les yeux encore embués de la lecture de ta prose, qu’il me plaît de t’avouer, chère Lakabassa, que j’ai arrêté le combat, presque. La conversion des hommes ne se fera pas! Tout au plus nous pouvons espérer une lente évolution pour nos petits enfants.
    Un blanc au fond de la brousse.

    PS :
    Tu trouveras ici les pensées qui terrasses mes neurones.

    Lettre aux femmes
    Petit matin, juste l’aube, regards : Vestiges de la veillée, les dernières
    fumerolles s’étirent vers le ciel pale. Les oignons sont tranchés, sous le fourneau,
    l’eau déjà puisée frémis. Courbée sur la marmite, dos droit et fesses en l’air :
    Une légende persiste au rythme du pilon.
    Elle pile, écaille, trie, épluche, lave ; les parfums d’oseille s’envolent. Le pagne
    sous les seins, elle est là, seule, opiniâtre et besogneuse, retouche quelques brins
    de charbons pour tenir le feu.
    L’enfant blottit dans ses reins dort encore, petit bout chéri qu’elle a porté seule.
    L’homme à qui elle avait offert ses rêves et son intimité, lui promettais amour,
    mariage et confort !
    Il est parti sous d’autres cieux, sur d’autres femmes !
    Elle avait mis son joli tebas. Silhouette improbable, une bretelle en bas de
    l’épaule, décolleté pigeonnant, promesse d’une belle poitrine, merveilleux rire aux
    dents éclatantes, tresses remontées en savant chignon, démarche dansante. Une
    invitation.
    L’homme n’y résistera pas…
    Sur ta peau chatoyante de satin d’ébène, il va se coucher et t’enfanter pour ton
    plus grand bonheur d’être une femme. Quelques mois, quelques jours ou semaines
    plus tard, le drôle a voyagé… Pour ne plus revenir.
    Et toi, femme africaine, tu vas te courber dans les rizières
    Et toi, femme africaine, tu vas prendre soin de ton enfant
    Et toi, femme africaine, tu vas vendre ton tas de gombo pour payer votre petit
    déjeuner.
    Et toi, femme africaine, tu vas porter le bois pour le feu
    Et toi, femme africaine, tu vas balayer devant ta case
    Et toi, femme africaine… résignée, tu ne vas plus rêver d’un monde meilleur.
    Un autre homme passera, te promettant une vie plus confortable, du confort,
    juste du confort, l’amour est devenu un luxe.
    Un autre bébé viendra…
    Et l’homme partira…
    Qui gagne ? Qui perd ?
    Jeune femme ! Lève-toi, plus haut, plus haut, et exige le respect ! Ne te résigne
    pas à ce triste sort décidé depuis des siècles par des mâles avides d’un pouvoir
    qu’ils n’auront jamais. Ils ont peur de toi, le pouvoir c’est toi qui l’a car l’avenir de
    l’Afrique est dans ton sein.
    Exige la tendresse, exige la fidélité, exige l’amour de ta peau noire et laisse les
    amateurs de teints clairs à la capitale !
    Laisse tomber les dogmes, laisse un peu aller TES PROPRES DESIRS et aide les
    mâles à devenir des hommes.
    LB

    • La Kabassa 31 mars 2019 at 11 h 38 min - Reply

      Que c’est joli Louis. J’aime beaucoup ta plume, elle me ramène à des souvenirs d’enfance. La couleur et le rythme de te mots fait écho à mon Afrique natale. Mon Afrique et toutes ces femmes fortes, insuffisamment appréciées à leur juste valeur. Et pourtant, ce sont les véritables soldats du continent. Et pourtant, au commencement était la femme noire, le monde en découlera…Si nous ne pouvons plus rêver, nul intérêt de vivre. Si nous ne pouvons plus résister, nul intérêt de vivre. L’ère qui s’annonce devra inclure la femme à la tête de sa marche pour la libération de l’Afrique, c’est une question de vie ou de mort.

  2. Printille 20 mars 2019 at 12 h 12 min - Reply

    Oh mon amour de Kabassa! Une bien belle lettre! Très juste, et précise, et cinglante et miroir d’une réalité complexe que beaucoup essayent de simplifier bêtement pour mieux nous embrouiller!
    Merci pour ta réflexion, merci pour ta pierre à l’édifice contre les arnaqueurs de l’amour.
    Tu m’as donné très envie d’en lire plus ! Mariama Ba se retouve en haut de ma liste de lecture.
    Merci beaucoup! Un écrit qui apaise et soulage toute femme qui se pose, ou s’est posée un jour, les bonnes questions.

  3. Le Kamzer 29 mars 2019 at 0 h 39 min - Reply

    Humm Queen Kabassa, Voilà qui relève de l’interminable débat. Surtout quand on l’aborde ainsi sur un angle d’equilibritarisme réciproque.

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