Femmes Noires, Femmes de Pouvoir

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Hatshepsout : la Femme Pharaon

Maâtkarè Hatshepsout
Source: The Metropolitan Museum of Art

« Notre mère à tous était une femme noire, mais nous l’avons résolument oublié » [1]

Serge Bouchard

Puisque l’Afrique est le berceau de l’humanité, notre mère à tous était forcément une femme noire. On a toujours peur de ce que l’on ne connait pas, c’est pour cela que j’ai entrepris cette démarche de mise en lumière de l’histoire du peuple noir. Parce que si nous les noirs, avons besoin de connaître notre histoire, les autres aussi ont besoin de nous connaître. Parce que la connaissance mutuelle est source de respect mutuel et entraîne une collaboration dans un esprit d’équité et de paix entre les différents peuples. Cheikh Anta Diop l’a dit : « Il nous faudra donc, nous autres Africains, réécrire toute l’histoire de l’humanité pour notre propre édification et pour celles des autres » [2]. Notre présent est construit sur une idéologie qui repose sur un dualisme entre êtres supérieurs d’un côté (les blancs) et êtres inférieurs de l’autres (les noirs). L’histoire africaine a longtemps été ensevelie dans les décombres de l’obscurité. C’est la raison pour laquelle nous devons la réhabiliter à la lumière de la vérité historique.

Il devient impératif de se remémorer, de retracer, de remonter le temps, le temps des origines. Et à l’origine est le matriarcat en Afrique. Nous l’avons oublié, alors que l’histoire de l’Afrique est jalonnée de Reines (au sens de Rois et pas forcément femmes de roi), de Pharaonnes, de Guerrières, de Chefs de tribus. Parce que notre système éducatif cultive l’amnésie programmée de cette histoire, parce que les médias cultivent le silence en ce qui concerne cette époque glorieuse et puissante. La procrastination n’est plus possible. C’est aujourd’hui qu’il faut rendre justice. Le devoir de mémoire est impératif, aujourd’hui plus que jamais, dans une société qui a réhabilité le blackface sous couvert du droit à la caricature. Le racisme se déguise subtilement, il devient artistique, conventionné, voire institutionnalisé, et donc toujours propagé et légal. L’ignorance a toujours été source d’absurdité et de régression intellectuelle et humaine. Nous sommes dans l’urgence. L’urgence de la mémoire pour résister, pour exister.

C’est donc dans cette démarche que je te présente Hatshepsout, la femme pharaon, la femme de tous les superlatifs.

La Déesse Pharaon, Maâtkarè Hatshepsout (vers 1495 – vers 1457 avant Jésus-Christ), Egypte

Pour comprendre toute la puissance de ce personnage historique, il faut déjà commencer par analyser son nom. Maâtkarè signifie « Maât » est l’incarnation du ka du dieu Rê.  « Ka » est un mot égyptien qui n’a pas vraiment d’égal en français, mais on peut le concevoir comme l’équivalent d’un double spirituel, une essence, symbole de son aura, un principe de vie distinct du corps et de l’âme. Si Maât (justice, équité) est l’incarnation du Dieu Amon (Rê), cela veut dire que la naissance d’Hatshepsout repose sur le principe de la théogamie ; c’est-à-dire la capacité pour un dieu de prendre une forme humaine pour s’unir avec une reine afin de concevoir un héritier. C’est presque le même principe que la naissance de Jésus (fils de Dieu) mais sans l’union charnelle. Je dirais même que le christianisme s’inspire de ce mythe. Son nom de naissance, Hatshepsout, signifie la première des nobles dames. Le professeur Jean Charles Coovi Gomez explique cette traduction, qui ne peut être comprise que dans le contexte des rites africains [3]. La première des nobles dames est en vérité l’initiée qui préside le cortège des nobles dames, notamment lors des processions qui se déroulaient lors du culte d’Amon. L’analyse du nom de la reine, (nom incomplet ici puisque les pharaons portent en tout cinq noms conventionnels) permet de dégager deux thèmes importants qui reflètent la vie d’Hatshepsout, l’initiation et le divin. La notion de « divin » est à comprendre selon deux sens : le premier en termes de spiritualité, toute la vie d’Hatshepsout est centrée sur le culte d’Amon, elle justifie toutes ses actions depuis sa conception par la volonté du dieu. Cela traduit une personne vraiment pieuse. Le deuxième sens de « divin » est le sens propre, relatif à Dieu. Hatshepsout se définit comme la fille du dieu Amon, ce qui fait d’elle un personnage au-dessus des autres. Mais de fait Hatshepsout est un monarque tout à fait exceptionnel. Si l’aspect divin de sa personne peut laisser chacun plus ou moins sceptique, ce n’est pas du tout le cas de ses accomplissements pendant son règne, ainsi que son caractère novateur pour l’époque.

Hatshepsout : affiliation et vie personnelle

Hatshepsout est la fille du pharaon Thoutmosis 1er et de la reine Ahmès.

Les vestiges d’Hatshepsout ont été pour la plupart systématiquement détruits, comme si on voulait effacer les traces de son existence. Les Égyptologues ont observé que sur beaucoup de bas-reliefs, son image est soigneusement martelée alors que celle des autres personnages est intacte. Il en est de même pour ses statues et l’inscription de son nom sur certaines œuvres. Une hypothèse revient souvent, celle d’une vendetta par celui qui héritera de son glorieux règne, Thoutmosis III, mais la vérité est que personne n’en sait rien. Cet acharnement pour que l’histoire ne retienne rien de la première femme Pharaon est tout à fait curieux. Est-ce que son statut de femme a quelque chose à avoir avec cette persécution post-mortem ?

Dès l’enfance Hatshepsout fait preuve d’une intelligence singulière et d’une curiosité insatiable. Elle est éduquée par une grande prêtresse dont le nom est Sat-rê, une femme de haut rang. Le fait qu’elle accompagne son père dans plusieurs de ses expéditions laisse penser que celui-ci l’avait déjà choisie comme son héritière. On peut par exemple citer le pèlerinage qu’ils ont fait ensemble dans le grand centre religieux d’Héliopolis en Basse Egypte (Nord de l’Égypte aujourd’hui). Hatshepsout n’est pas une fille unique. Avant sa naissance, elle a déjà deux frères nés de la deuxième femme de son père, Moutnéférè. Elle aura aussi quatre ans après sa naissance, une petite sœur de la même mère qui perdra la vie assez jeune, puis un troisième frère de Moutnéférè.

Vers l’âge de dix-huit ans, Hatshepsout épouse le dernier de ses demi-frères, Thoutmosis II, qui sera couronné à la mort de son père. Hatshepsout prend ainsi le titre de Grande Epouse Royale. On s’accorde à dire que le règne de Thoutmosis II a duré trois ans. Il a eu avec Hatshepsout deux filles, et un garçon avec une deuxième concubine, Isis. Il s’agit de Thoutmosis III. Le règne de Thoutmosis II ne semble pas avoir particulièrement marqué son époque. Inéni, chroniqueur de l’époque et chef des travaux du roi Thoutmosis I, le décrira d’ailleurs comme « un faucon dans un nid » [4] pour décrire son caractère un peu attardé. D’ailleurs il partage son règne avec Hatshepsout, qui est celle qui dirige véritablement le pays. A la mort de son mari, Hatshepsout est également cogérante avec le petit Thoutmosis III qui n’a pas plus de 4 ans à la mort de son père. Dans la plupart des articles que tu trouves, et même dans certains livres, Hatshepsout apparaît comme une usurpatrice du trône, or elle fait réédifier le temple de Semna-Est au nom de son neveu (alors que celui-ci est encore un enfant), temple dans lequel elle a fait inscrire des gravures qui représentent le dieu Sésostris III qui assure à Thoutmosis III, représenté en adulte, sa légitimité au trône. Cet acte comme d’autres, démontre que Hatshepsout avait déjà anticipé que son neveu et beau-fils prendrait le trône, à son moment venu bien entendu.

La trentaine passée, au cours des processions dans le domaine d’Amon à Karnak (Egypte), une série d’oracles auraient révélé, ou plutôt confirmé à Hatshepsout sa souveraineté en tant que roi de Haute et de la Basse Egypte, bien qu’elle ait commencé à user de ce titre avant cet événement qui consacre son « couronnement » en tant que souverain officiel. Elle revêt ainsi les insignes de royauté et un prêtre ritualiste proclame enfin son « grand nom » composé des cinq noms codifiés qu’un pharaon porte durant l’exercice de sa fonction. Je dis ici « roi » au lieu de « reine » parce que c’est comme ça qu’Hatshepsout se faisait appeler. Même si pour parler d’elle on utilisait le féminin, c’est le mot « roi » au masculin qui désignait sa royauté. Cela nous laisse voir la volonté absolue pour Hatshepsout d’être perçue comme un monarque du fait de l’exercice du pouvoir et non d’une union avec un roi.

Je pense que Hatshepsout dès sa naissance a été choisie par son père pour être l’héritière du trône. Sur les cinq enfants que ce dernier a eus : il y avait son premier fils Imenmès, qui sera nommé général en chef de l’armée royale mais sans réelle personnalité, Ouadjmès que les écrits qualifient d’illuminé, entre le monde des esprits et le sien, Hatshepsout qui démontre dès l’enfance des qualités exceptionnelles, sa petite sœur qui perdra la vie avant qu’Hatshepsout n’atteigne l’âge de l’adolescence et enfin Thoutmosis II, qualifié d’attardé. Le choix était vite fait. Mais comment s’assurer alors, une fois le père mort que la souveraineté de sa fille ne serait pas contestée, notamment par la branche princière de la deuxième épouse Moutnéférè ? Brillant stratège, Thoutmosis Ier a donc uni la princesse Hatshepsout à son jeune demi-frère. Elle gardait ainsi le titre de Grande Epouse Royale et était en cogérance avec son frère et époux Thoutmosis II. On dit en cogérance mais c’est surtout elle qui gérait les affaires du pays. A la mort de ce dernier, elle continue la cogérance avec son neveu pendant à peu près six ans. Une fois de plus, c’est toujours elle qui s’occupe des affaires du pays, mais elle ne peut pas vraiment prendre d’initiatives en son nom seul. Elle aurait eu une vision au cours d’une procession qui s’est transformée en intronisation, mais ce qui est certain, c’est que son couronnement n’aurait pas été possible sans l’accord et la complicité des prêtres. Sachant en plus que le jeune Thoutmosis III avait déjà été investi de son titre de roi de la Haute et de la Basse Egypte.

Hatshepsout : un règne sans égal

On a souvent vanté les qualités exceptionnelles d’Hatshepsout, dans l’ingénierie et les beaux-arts, mais elle avait aussi toutes les qualités humaines d’un grand monarque, comme le sens de l’équité. Ci-dessous un extrait du texte d’intronisation du vizir Ousèramon (équivalent d’un premier ministre) par Hatshepsout et que l’on trouve en autres dans la tombe des vizirs de la XVIIIe dynastie :

« C’est une abomination pour dieu de montrer de la partialité. […] Ne te mets pas en colère injustement envers un homme, mais sois (seulement) en colère concernant ce pour quoi on doit être en colère. » [4]

Elle fait construire plusieurs obélisques dont les travaux sont dirigés par son homme de confiance Sénènmout, précepteur de sa seconde fille Mérytrê-Hatshepsout. Un obélisque est un monument Egyptien, un immense bloc de pierre taillé. Imagine une colonne avec une base quadrilatère et un sommet en forme de pyramide. Tu en as d’ailleurs un à Paris, place de la concorde, et qui provient du temple de Louxor en Egypte. Il fait 23m de hauteur et pèse 230 tonnes. Il faut vraiment visualiser le travail de tous ces artisans, de l’extraction du bloc de granite jusqu’à son transport (terrestre mais surtout maritime). Un travail titanesque mais aussi d’une ingéniosité sans pareille. 

La femme pharaon dirige aussi une expédition glorieuse dans le pays de Koush (Soudan actuel), comparable à celle de son père Thoutmosis I avant elle. En signe de gratitude aux esprits de la région, elle fait bâtir deux sanctuaires (dont le temple de Satèt) sur l’île d’Eléphantine (île située sur le Nil). L’architecture de ces temples est particulièrement originale. Imagine un bâtiment avec une base rectangulaire dont les quatre côtés sont faits de colonnes. Ce type d’architecture est habituellement associé à la Grèce Antique, ça s’appelle d’ailleurs des édifices périptères. Or cela préfigurait déjà en Egypte Antique, un millénaire en avance.

Parmi tous les temples qu’elle a fait construire, le plus époustouflant est un complexe funéraire, le « Djéser-djésérou », « la merveille des merveilles », plus connu sous le nom de Deir el-Bahari, un chef d’œuvre architectural. On a l’impression qu’il a été taillé dans la montagne tellement il est en harmonie avec son environnement. C’est d’ailleurs dans ce temple que l’on retrouve la plupart des bas-reliefs que je décris ici, depuis la naissance théogamique d’Hatshepsout jusqu’au voyage au pays de Pount.

Où se trouve le pays de Pount, autrement dit le pays du dieu (Amon) ? Certains soutiennent l’hypothèse de la côte de la mer rouge et d’autres le pays des grands lacs, entre la Tanzanie et l’Ouganda, notamment le professeur Coovi Gomez et Werner Vycichl, cité par le professeur dans son exposé [3]. En effet, le nombre de personnes ayant préparé ce voyage, 3000, laisse supposer que la destination du voyage d’Hatshepsout était sans aucun doute assez éloignée de l’Egypte. La distance terrestre qui sépare le pays de Pount à la vallée du Nil est inscrite sur les bas-reliefs de Deir el-Bahari d’après le professeur et égyptologue Coovi Gomez, l’équivalent de  3.3 millions de kmenviron. De plus c’est dans cette région que l’on retrouve les animaux et végétaux importés de Pount par les Égyptiens et inscrits sur les bas-reliefs. L’expédition au pays de Pount a souvent été décrit comme un simple voyage religieux alors qu’en réalité son objectif est beaucoup plus grand.

On a vu ici le caractère très pieux de la femme Pharaon Hatshepsout. Le voyage à Pount est un pèlerinage, comme les pèlerinages que les musulmans font à la Mecque par exemple. Mais ce n’est qu’un aspect de ce voyage exceptionnel. Je tiens à préciser qu’Hatshepsout n’innove pas dans le voyage puisqu’avant elle, d’autres expéditions maritimes ont déjà été menées pour le pays de Pount. Par contre, l’intention du voyage est tout à fait remarquable. D’une part, il s’agit d’ouvrir des chemins commerciaux entre Pount et l’Egypte, mais il s’agit aussi d’une expédition scientifique qui vise à faire une véritable étude du pays en termes de géographie, de zoologie, de minéralogie, d’ichtyologie, d’ethnologie, d’hydrologie, de métallurgie, j’en passe. C’est un cortège de savants et de dessinateurs qui s’en va dans le but d’explorer cette partie de l’Afrique. Ce voyage est un succès, le troc initié à Pount a été très favorable pour l’Egypte qui en ressort avec des essences diverses, des arbres, des animaux, de l’or vert, de l’ivoire, etc. Un voyage d’une telle ampleur, avec une flotte de cinq navires suppose des connaissances solides en matière de navigation, de cartographie mais aussi de météorologie.

Hatshepsout disparait dans des conditions mystérieuses. Les Égyptologues s’accordent à dire qu’elle meurt vers l’âge de cinquante ans, mais les causes de sa mort sont inconnues.

Ce n’est pas Christophe Colomb qui a inventé la navigation, des millénaires avant sa naissance, ça existait déjà. Ce sont des noirs qui sont à l’origine de toutes les sciences que l’on a citées plus haut. Il faut le dire. D’une part parce que c’est vrai, et de l’autre parce qu’il y a des gens qui aiment bien donner des leçons aux Africains du style « Le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’Histoire » [5]. La troisième raison est la déconstruction de ce mythe du noir incapable, celui qui est toujours véhiculé dans les campagnes « humanitaires » et autres arnaques médiatiques. Le peuple Africain est un peuple de bâtisseurs. Afrique réveille-toi. Réveille-toi et souviens-toi de tes traditions depuis les origines. Combien de femmes ont été en Occident, dans l’histoire de la Grèce Antique, l’équivalent de César, Napoléon ? Ce n’est qu’en Afrique que tu trouves des Reines et des Pharaons. L’Afrique Antique a été avant-gardiste, plus moderne même que notre époque « moderne », avec des femmes qui ont symbolisé l’autorité et le pouvoir.

Si tu veux en savoir plus sur Hatshepsout, je te recommande l’œuvre de Christiane Desroches Noblecourt, La reine mystérieuse Hatshepsout. C’est ma principale source d’information dans cet article. Le travail de recherche de cet égyptologue qui a consacré soixante ans de sa vie à cette science est tout simplement génial.

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[1] De la Reine de Saba à Michelle Obama, Aoua B. Ly-Tall,

[2] Nations Nègres et Cultures, Cheikh Anta Diop

[3] Coovi Gomez : La Reine- Pharaon Hatchepsout, Audio Youtube

[4] La Reine Mystérieuse Hatshepsout, Christiane Desroches Noblecourt

[5] Discours de Dakar, Nicolas Sarkozy

By |2018-03-11T17:35:46+01:00mars 11th, 2018|Categories: Histoire|Tags: , , |1 Comment

One Comment

  1. Wirgtt 17 mars 2018 at 17 h 57 min - Reply

    Tres intéressant ton article! Si nous en tant qu’africains ne retrouvons pas notre mémoire, alors nous sommes des arbres sans racine , prêts à succomber à tout vent!

    Merci pour tout cet effort de conscientisation que vous faites pour que les africains se délivrent des mensonges et de chaînes coloniaux.

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