Femmes Noires, Femmes de Pouvoir

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Femmes Noires, Femmes de Pouvoir

 

Plaidoyer pour l’égalité des races et des sexes

 

 

Je n’ai pas vraiment vécu dans un environnement familial avec un père et une mère. Aussi loin que ma mémoire puisse remonter, j’ai toujours été principalement entourée de femmes. La question de la position de la femme dans la société ne s’est donc jamais vraiment posée pour moi. J’avais mes tâches domestiques à accomplir à la maison, et je devais exceller à l’école. Ma mère m’a toujours répétée que le seul moyen de m’en sortir était de réussir mon parcours scolaire et professionnel. Il n’a jamais été question de dépendre d’un homme pour s’accomplir dans la société. Mais ce n’est pas la même histoire pour ma mère, encore moins pour la mère de ma mère, mariée à quinze ans, coépouse de huit ou neuf autres femmes, et qui avait déjà quatre enfants à l’âge que j’ai aujourd’hui.

« La mater » comme on l’appelle chez nous au Cameroun, possède en elle toutes les forces de la nature. Elle est le pilier de la cellule familiale, et a pour rôle de nourrir sa famille. Au sens propre. La cuisine est un espace qui lui appartient exclusivement, les marmites sont ses marmites, elle décide de tout ce qu’y s’y trame. La mater est responsable de l’éducation des enfants. Elle mérite un respect divin, car c’est elle qui porte l’humanité.

Le matriarcat, inscrit dans l’ADN de la culture africaine, oublié avec le colonialisme

Contrairement à la société occidentale, la société africaine se caractérise – à l’origine – par son matriarcat. Dans son ouvrage Mœurs des Germains, Tacite, un historien romain du premier siècle, décrit ces derniers comme des guerriers sauvages. Le rôle des femmes se limite à panser les blessures sur le champ de bataille [1]. Dans une société qui place l’homme au centre de son organisation, quel rôle aurait pu jouer la femme occidentale ? D’ailleurs combien de figures féminines ont marqué l’histoire de ce peuple de nomades ?  Les femmes dépendaient tour à tour de leurs pères, de leurs frères, de leurs maris. Ce rôle toujours réduit est à l’origine de ce qu’on appelle le féminisme aujourd’hui. Dans Nations Nègres et Cultures, Cheikh Anta Diop décrit les sociétés noires comme des sociétés fondamentalement agricoles dans leur organisation. Ce n’est qu’au Sahara que les chercheurs ont trouvé des vestiges relatifs à une vie agricole, datant de façon certaine du VIIIe millénaire avant Jésus-Christ. Or, on sait que les populations qui habitaient le Sahara était de type « stéatopyge » [1]. La stéatopygie est un trait caractéristique de certaines populations africaines, et seulement africaines, qui donne à ces derniers un fessier particulièrement développé. Par exemple, la Vénus Hottentote est de type stéatopyge. Diop met en avant une hypothèse selon laquelle la femme serait à l’origine de la découverte de l’agriculture. D’où cette emprise sur tout ce qui concerne la nutrition, par conséquent la survie de l’espèce. D’où un rapport plus équilibré sur la balance des relations hommes-femmes, et si déséquilibré, plutôt à la faveur des femmes.

On entend beaucoup parler de la journée « internationale » de la femme. Le contexte qui précède cette date officialisée par les Nations Unies en 1977, s’inscrit dans une lutte pour le droit de vote et pour une égalité des salaires des femmes occidentales qui date du début du XXe siècle. Il ne faut pas oublier que la majorité des Etats Africains acquiert leur « indépendance » dans les années 60. Pendant que certaines femmes se battaient pour une parité hommes-femmes, d’autres se battaient pour une parité blancs-noirs. 

Le rayonnement de la femme noire en particulier est ancré dans les valeurs de la culture noire africaine depuis le début de notre humanité, contrairement à la civilisation indo-européenne qui est une civilisation patriarcale depuis l’origine. Dans le premier groupe, on a une société qui est centrée sur l’agriculture et de l’autre un peuple nomade qui a soif de guerres. Tacite, en parlant de Germains dira d’ailleurs d’eux : « C’est à leurs yeux paresse et lâcheté que d’acquérir par la sueur ce qu’ils peuvent se procurer par le sang… » [1]. Le patriarcat moderne dans certaines sociétés africaines, hormis les sociétés islamiques, est uniquement le fait de la colonisation, et donc un élément étranger à la culture noire africaine.

L’Afro-féminisme : un combat pour l’égalité des races et pour l’égalité des sexes

Je suis d’accord pour manifester contre toutes les injustices que les femmes vivent du seul fait de leur sexe. Mais il serait injuste aujourd’hui, de dire que toutes les femmes vivent les mêmes injustices. Tu sais ce qu’on dit, « tous les animaux sont égaux, mais certains sont plus égaux que d’autres » [2]. Si les femmes de façon générale ont un statut inférieur aux hommes, il faut rappeler que les femmes de couleur ont un statut encore plus inférieur à celui des femmes occidentales. Personnellement, en tant que femme noire, je dois d’abord faire face aux discriminations liées à ma couleur de peau et à mes cheveux crépus, et ensuite je dois faire face à l’histoire de mon vagin versus le pénis de l’autre. C’est pour cela qu’on attend parler d’afro-féminisme aujourd’hui, parce que la femme noire n’a pas pour seul combat celui de son sexe.

L’Afrique m’a portée en son sein, aujourd’hui j’ai le devoir de l’édifier et de la porter à mon tour vers l’incroyable destin qui est le sien. Je rêve d’une Afrique unie, hissée vers le ciel par ses enfants les Africains, se tenant main dans la main dans l’unité de la multiplicité. Je vois une monnaie africaine, par les Africains et pour les Africains. Une Afrique libérée du colonialisme monétaire et économique. Je vois une armée africaine, puissante et autonome, enfin prête à lutter contre l’envahisseur extérieur et non plus contre son propre peuple. Je vois des panafricains pousser partout comme les arbres de la forêt équatoriale. Enfin, je vois la femme noire, sublime créature des dieux. Je la vois au-dessus du tableau, forte et fière, guidant une nation de bâtisseurs réveillés.

Tu peux dire que je suis une idéaliste, que je suis folle. Tu penses peut-être que les personnes qui ont construit les pyramides n’étaient pas idéalistes ? Ils avaient des ambitions aussi démesurées que ce qu’ils ont bâties. Et c’est grâce à la flamme qu’ils avaient que l’on peut aujourd’hui encore, des milliers d’années plus tard, contempler l’œuvre d’un peuple, d’un peuple noir. Tout ce que tu vois avec tes yeux a d’abord été vu par l’esprit, jamais l’inverse. Tout commence par un désir, une volonté, un rêve. Le mouvement de la renaissance africaine est en marche. Qui l’aurait imaginé deux siècles plus tôt sans passer pour un fou ?

Je pense à mes ancêtres, à tous ces esclaves, qui ont donné leur vie pour se libérer des chaines. Je pense à des tribus complètement disparues aujourd’hui. Et je pense à ma vie, à toutes ces années que j’ai passées à vivre sans la conscience de mon être, sans la connaissance de l’histoire de mon peuple. Pourtant à l’abri des besoins primaires qui nous empêchent de réfléchir, j’ai vécu dans l’errance de mon identité, dans le cycle infernal du quotidien et dans le confinement de l’ignorance. Si nos prédécesseurs ont brisé les chaînes qui entouraient leurs mains et leurs pieds, il nous reste encore, nous cette génération et celle de demain, à briser les chaînes qui enferment notre esprit. Il y a eu l’esclavage, puis la colonisation puis la recolonisation. Quel pays africain est libre quand sa monnaie s’appelle Franc des Colonies Françaises d’Afrique ? Quel pays africain est libre quand il peut être écrasé par le poids économique des entreprises étrangères qui y font du commerce ? Quel pays africain est libre quand il accueille une base militaire étrangère sur son territoire ? Quel pays africain est libre quand il n’a pas d’armée et doit faire appel à des mercenaires externes ?  Et toi ? Penses -tu être libre alors que tu ne sais rien de ton histoire ?

Ce qui nous tue ce n’est pas la mort, c’est l’oubli.

« Ce qui nous tue ce n’est pas la mort, c’est l’oubli. »

Comme un somnambule qui se réveille en pleine crise, je cherche ma voie. Je cherche la femme noire que je suis. Je cherche la femme noire autrement que la grande sportive, ou la grande danseuse, ou la grande chanteuse que l’on voit dans les médias. Toujours les mêmes clichés. Je suis aussi fatiguée, fatiguée de voir la femme noire de banlieue, jeune des cités ou mère au foyer soumise. On est fatigué de cette éternelle soupe médiatique de la femme noire excisée, de la femme noire prostituée, de la femme de ménage dans les hôtels. Elles sont où les autres, la majorité ? Elles sont où les intellectuelles, les femmes d’affaires, les scientifiques, les avocats, les médecins ?

Il paraît que la journée de la femme est une journée de manifestation. A cette occasion, j’aimerais lever mon point et hurler ma détermination. Nous devons sortir du somnambulisme intellectuel. Je dis que résister, c’est exister. Certains pensent peut-être que les discriminations n’existent pas, alors que le développement occidental est bâti sur 400 ans d’esclavage, 400 ans de main d’œuvre gratuite. Alors que le racisme est au cœur de la société occidentale, à la racine de sa construction. Prend un exemple comme La nuit des Noirs, un événement organisé lors du carnaval de Dunkerque durant lequel des blancs sont maquillés en noirs, portent des chapeaux de plumes et des pagnes en raphia dans le but de singer les noirs. Malgré le racisme évident de cet événement, malgré la « polémique » comme disent les journalistes, cet événement n’a été ni condamné ni annulé. De nos jours, en 2018, dans le pays des droits de l’homme, il y a des gens qui singent les noirs dans un événement culturel, et c’est normal, au nom de « la liberté d’expression ». Le combat de la couleur précède toujours celui du sexe. Le deuxième se saurait aller sans le premier.

Ainsi à l’occasion de la journée de la femme le 08 mars, je veux te présenter 8 portraits durant cette année que je dédie à la femme noire. Il s’agit de 8 portraits de femmes noires qui ont marqué leur temps depuis l’antiquité jusqu’à nos jours. Ce premier portrait est le mien. Je ne suis ni une reine, ni une impératrice. Je n’ai pas d’argent et pas de grande influence. Je suis La Kabassa, une anonyme parmi les anonymes. Je porte l’Afrique dans mon cœur et dans mes veines. Et je compte bien marquer mon temps d’une manière ou d’une autre. Si tu as pu te voir un peu dans mon reflet, alors ce portrait est aussi le tien.

 

[1] Nations Nègres et Culture, Cheikh Anta Diop

[2] La Ferme des animaux, Georges Orwell

By |2018-04-25T01:10:44+01:00mars 4th, 2018|Categories: Histoire|Tags: , , |7 Comments

7 Comments

  1. Printille 4 mars 2018 at 15 h 10 min - Reply

    Tres bel article ! J’ai hâte de voir les portraits que tu vas nous proposer!
    Le tien est déjà sublime.
    Merci beaucoup

  2. Ramzir chefbandit 4 mars 2018 at 20 h 09 min - Reply

    Ton portrait est sublime je t’encourage dans cette voie la vérité doit être établi il est vrai que le gagnant écrit l’histoire mais il n’est pas vrai qu’il dit la vérité

  3. Noelle 5 mars 2018 at 10 h 38 min - Reply

    Genial. Hâte de voir ces belles femmes qui seront pour sûr mes sources d inspiration

  4. Caroline VM 6 mars 2018 at 19 h 55 min - Reply

    Ce blog qui me plaisait tant commence à m’inquiéter. M’accuserait-on d’être responsable de 400 ans d’esclavage ?

  5. CarolineVM 6 mars 2018 at 21 h 10 min - Reply

    les jihadistes ne sont pas tous blancs

  6. Marso 2 mai 2018 at 15 h 14 min - Reply

    Bel article qui pose les bases de la résistance !

  7. ambre malle 24 septembre 2018 at 18 h 54 min - Reply

    Whaou, tu m’impressionne! Je suis totalement sidérer.
    Je suis tellement fière de constater que dans notre société, il y a encore des personnes qui ose ouvrir les yeux, et qui par la suite proclament avec fierté leurs combats. Des personnes qui on le courage de tout faire pour changer les choses. Merci, vraiment. Tu m’as redonnée l’espoir dont j’avais besoin.

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