La lettre de Willie Lynch sur la maîtrise des esclaves noirs depuis le temps des plantations jusqu’à nos jours

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HORS-SÉRIE : La lettre de Willie Lynch sur la maîtrise des esclaves noirs depuis le temps des plantations jusqu’à nos jours 

2eme partie

Photographie du très talentueux Oladimeji Odunsi

Avant de lire cette deuxième partie sur la lettre de Willie Lynch, assure-toi de lire la première partie, si ce n’est pas déjà fait, en cliquant ICI.

Qui est Willie Lynch ? Comme je l’écrivais tantôt, Willie Lynch est un esclavagiste anglais du XVIIIe siècle. Il est invité en Virginie en 1712 pour exposer son savoir sur la maîtrise des esclaves noirs. Pourquoi est-il invité par ses paires abolitionnistes ? L’abolition sur papier de l’esclavage dans les pays occidentaux et dans les colonies a lieu à partir du début du XIXe siècle, un siècle après visite de Willie Lynch, avec l’indépendance d’Haïti suite à une rébellion des esclaves menée par le leader Boukman. Contrairement à une certaine idée reçue de l’abolition de l’esclavage comme la révélation d’une épiphanie de l’homme blanc sur le caractère inhumain de l’esclavage, la fin de l’esclavage physique cède à un ensemble de révoltes des esclaves qui jalonnent toute la période des années 1700 aux années 1800. Et si les esclavagistes américains font appel à Willie Lynch en 1712, c’est qu’ils traversent des crises ingérables avec leurs esclaves. Leurs champs, leurs bâtiments sont brûlés, leurs animaux sont tués, leurs récoltes laissées à l’abandon, beaucoup d’esclaves s’enfuient, et beaucoup sont punis de ce fait. Dans la mesure où la punition d’une tentative de fuite est une mutilation ou la mort. Les propriétaires d’esclaves sont donc face à une double perte économique liée aux ravages de la matière première et à la baise de la main d’œuvre. Au-delà de cette perte économique il y a l’installation d’un climat d’insécurité. Ils ont peur pour leur vie. Cette même année d’ailleurs une révolte d’esclaves cause la mort de neufs blancs et plusieurs blessés un peu plus au nord du pays à New York. Comme on a l’habitude de le dire dans notre langage courant aujourd’hui, Willie Lynch est là pour faire une « intervention » dans un contexte de crise.

Willie Lynch garantit à son audience une méthode qui, si appliquée correctement, leur garantit le contrôle des esclaves pendant au moins 300 ans.

Abordons le premier point de la méthode Willie Lynch.

  1. Diviser pour mieux régner

« Ces méthodes ont fonctionné dans ma modeste plantation dans les caraïbes et elles fonctionneront partout dans le sud. Prenez cette petite liste de différences et réfléchissez un peu. La première sur ma liste c’est l « ’âge », mais c’est la première différence juste parce que ça commence par un « A ». La deuxième c’est la couleur ou le teint, il y a l’intelligence, la taille, le sexe, la taille de la plantation et le statut de la plantation, l’attitude des propriétaires, si les esclaves vivent dans une vallée, une montagne, à l’est, à l’ouest, au nord ou au sud, s’ils ont de beaux cheveux ; des cheveux épais, ou s’ils ont des cheveux courts ou longs. Maintenant que vous avez cette liste de différences, je vais vous donner la ligne de conduite à mener. Mais avant cela, je dois vous assurer que la méfiance a plus de force que la confiance et l’envie a plus de force que l’adulation, le respect ou l’admiration. Après avoir reçu cet endoctrinement, les esclaves noirs continueront à le nourrir et à le reproduire eux-mêmes à partir d’eux-mêmes pendant des centaines d’années, peut-être des millénaires. Ne l’oubliez pas, vous devrez monter le vieil homme noir contre le jeune homme noir et puis le jeune homme noir contre le vieil homme hoir. Vous devrez utiliser l’esclave à la peau foncée contre l’esclave à la peau claire, et l’esclave à la peau claire contre l’esclave à la peau foncée. Vous devrez utiliser la femme contre l’homme et l’homme contre la femme » [1]

Willie Lynch

Je pense sincèrement que l’apprentissage du passé n’a absolument aucune utilité, s’il ne nous permet pas de lire le présent et d’orienter le futur. C’est pour cela que je vais te poser la question suivante : en quoi est ce que la situation décrite il y a trois cent ans est-elle différente aujourd’hui ?

Dans la communauté mondiale noire africaine, observons un peu rapidement les guerres fratricides actuelles. Je ne vais pas chercher loin, la crise « anglophone » qui divise clairement l’état camerounais et les indépendantistes, autrement dit ceux qui veulent que la région anglophone du Cameroun devienne un pays du nom d’Ambazonie. Regarde la crise en Centrafrique entre les musulmans et les chrétiens. Regarde le génocide qui se déroule actuellement au Congo pendant que les multinationales s’enrichissent tranquillement. Ces exemples non exhaustifs de crises tirent toutes leurs racines du simulacre de décolonisation que les pays africains embrassent dans les années 60, et donc par voie de conséquence ces crises s’enracinent dans la sempiternelle colonisation. Et pendant que nos frères meurent comme des chiens dans l’indifférence totale, les occidentaux s’enrichissent et se targuent de sauver l’Afrique.

Dans la même idée, on ne peut pas, ne pas parler du tribalisme en Afrique. Beaucoup d’Africains préféreraient que leurs enfants épousent des blancs, plutôt que ces derniers épousent des personnes qui appartiennent à telle ou à telle ethnie. J’ai grandi avec le tribalisme et tous les jours de ma vie je le côtoie, je le côtoie et je l’emmerde. Parce que c’est vraiment ça notre problème aujourd’hui, nous avons beau dire que nous sommes fières d’être noirs, que nous sommes fières d’être des Africains, nous ressentons une certaine haine de nous-même, et donc inconsciemment et consciemment l’envie de ressembler au maître, l’envie d’être blanc. Le seul sujet du tribalisme mériterait à lui seul toute une série tellement c’est une plaie et tellement c’est représentatif de la crise identitaire du noir aujourd’hui.

Cette crise identitaire est d’autant plus visible chez les femmes africaines avec cette addiction à la peau claire, aux cheveux longs et aux cheveux lisses. Je viens juste de décrire une femme blanche. Mesdames vous êtes belles. Vous êtes magnifiques avec votre peau noire satinée. Vous êtes magnifiques avec vos cheveux crépus, épais et doux comme les nuages. Embrassez votre beauté au lieu de la tuer.

Mais si les femmes veulent tant ressembler à des blanches, c’est qu’elles ont conscience que les critères des hommes sont orientés vers cette typologie. C’est aussi la responsabilité des hommes de promouvoir le « noir pur » ou le « noir naturel ». On retrouve ces mêmes critères dans notre société, surtout si l’on travaille dans une entreprise. Porter ses cheveux naturellement c’est prendre le risque de beaucoup ramer quand on cherche un poste à responsabilités, du coup on porte un masque d’assimilation. Parce que pour être un peu intégré, il faut totalement s’assimiler. Ce qui est curieux c’est que finalement, que tu sois à Paris, à New York, où à Yaoundé, les critères de beauté sont toujours calqués sur l’Occident.

Le combat de l’homme contre la femme n’est rien d’autre que le combat du féminisme contre la famille. Qu’on ne se méprenne pas. Je l’ai déjà dit je n’ai rien contre le féminisme, au contraire. J’encourage les femmes blanches dans leur combat pour que les hommes blancs les traitent avec plus de respect et d’égalité. C’est juste que ce combat n’est pas celui de la femme noire. Le combat de la femme noire est le même que celui de l’homme noir, c’est-à-dire un combat pour l’égalité des couleurs. La femme blanche n’a historiquement jamais été du côté de la femme noire, depuis les plantations. Que penses-tu qu’elle ressentait quand son violeur de mari violait nos sœurs africaines, en leur faisant des gosses à droite à gauche. Elle avait le spectacle du fruit de son adultère et de son mépris total des lois du mariage, les lois de l’amour. Avec qui était-elle en rivalité ? Contre qui pouvait-elle retourner sa colère et sa frustration ? Et aujourd’hui nous devrions embrasser son combat au détriment du combat de nos hommes à nous (combat qui est accessoirement le notre) ? Sachant que dans la hiérarchie mondiale des êtres humains créée par la suprématie blanche, la femme blanche et la femme noire n’arrivent pas ex aequo, on devrait être non seulement des féministes mais des afro féministes ? On marche sur la tête. On marche sur la tête parce que quand on a des revendications, on revendique à celui qui détient le pouvoir, c’est donc normal que la femme blanche revendique des droits à l’homme blanc. Mais quel est le pouvoir de l’homme noir dans ce monde ?

Maintenant que s’achève cette deuxième partie, j’espère que tu as pu discerner la frontière trouble entre le passé et le présent. Une frontière trouble car inexistante finalement, le même cycle se perpétue depuis des générations. Et comme je le répéterai jusqu’à mon dernier souffre, sans la connaissance de ton histoire, tu n’es rien d’autre qu’un mort-vivant totalement incapable de déchiffrer l’environnement qui l’entoure, condamné à condamner sa progéniture à l’esclavage à perpétuité. Cela vaut dans l’aspect individuel comme collectif. Je termine ici par une citation de l’historien Runoko Rashidi qui nous dit que tes actions dépendent de l’estime que tu as de toi-même, l’estime que tu as de toi-même dépend de ce que tu sais de toi-même, ce que tu sais de toi-même dépend de ce qu’on t’a appris. C’est là toute la responsabilité de la mémoire et de l’histoire, c’est d’avoir un impact sur nos actions aujourd’hui et demain.

 

A suivre…

 

 

[1] The Willie Lynch Letter and The Making Of the Slave, Willie Lynch

By |2018-06-11T19:23:37+01:00juin 11th, 2018|Categories: Actualités, Histoire, Inspiration|4 Comments

4 Comments

  1. Diane 11 juin 2018 at 22 h 56 min - Reply

    Topissime

  2. Bagayoko 12 juin 2018 at 7 h 04 min - Reply

    Article à lire absolument merci merci merci pour votre sacrifice pour que les nôtres puissent d’avantage s’imprégner de leur histoire.

  3. Yenot Frantz 16 juin 2018 at 10 h 42 min - Reply

    C’est bien écrit, bonne continuation dans ce combat de longue haleine très noble. Cependant, pour avoir lu cette lettre il y a longtemps, je m’attendais à un commentaire sur le rôle de la religion. Même pas une ligne, rien. J’ai comme l’impression d’une autocensure ou une gêne (peut être du fait d’être très croyante). Dans cette lettre, il remercie King James pour sa version de la bible, laquelle est adequate dans son boulot. Je crois que ça méritait un commentaire.
    Comment être libre lorsqu’on est abonné à la religion du colon, dernier vestige de cette époque que vous décrivez fort bien? Comme je dis toujours à mes frères, les japonais et les chinois ont été colonisés, pour autant le christianisme n’estpas devenu la pprincipale religion.
    La décolonisation des mentalités passent aussi par la rupture de ce cordon ombilical.

    • La Kabassa 16 juin 2018 at 22 h 19 min - Reply

      Salut à toi et merci pour tes encouragements. Quelques remarques pour répondre à ton commentaire. Les articles de ce blog sont écrit au format d’une série. Ce qui veut dire qu’il y a un certain nombre d’épisodes qui suivent un certain ordre chronologique. Tu n’es ici qu’au deuxième épisode de cette série, soit encore au début. La religion n’est absolument pas au cœur du discours de Willie Lynch, bien qu’il remercie rapidement King James pour sa version de la bible. Mais je comprends ton point de vue. Attention cela-dit, à ne pas confondre religion et croyance. La religion aura une série qui lui sera totalement exclusive le moment venu. Le débat sur la religion ne mérite pas juste un commentaire, ou juste un article. Pour construire de nouveaux paradigmes, il faut déconstruire les anciens, et cela passe par un véritable travail d’histoire, une histoire qui remonte bien avant l’esclavage.

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